Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

    
Les droits de vote doubles liés aux actions des entreprises cotées

Les droits de vote doubles sont une exception française dont l'utilité dépend de la qualité des actionnaires dont on veut privilégier l'influence. A utiliser avec circonspection. Décembre 1999.


Le 14 Décembre prochain, la Société Générale réunit ses actionnaires disposant d'un droit de vote double pour leur demander de confirmer une décision de l'Assemblée Générale du 4 Juin dernier dans le contexte du projet SG Paribas : placer tous ses actionnaires sur un pied d'égalité en supprimant le droit de vote double.

Constatons d'abord que le droit de vote double fait partie des exceptions françaises, peu d'autres pays en accordant l'usage.

Le droit de vote double est destiné à donner un pouvoir de décision plus important aux actionnaires de longue durée, en général après un délai de détention des tires supérieur à 3 ans. En réalité, ce droit sert surtout le pouvoir de contrôle des actionnaires fondateurs, ou de leur famille, et tend à les protéger d'un certain nombre d'aléas telle une mise en minorité par des actionnaires qui disposeraient d'une part supérieure du capital.

Ce faisant, l'existence de droits de vote doubles diminue le caractère spéculatif de l'action : c'est notamment le cas quand les actionnaires minoritaires sont en position d'espérer un changement de l'équipe dirigeante qui passerait par un changement de la majorité de contrôle. Il est donc susceptible de générer une décote, d'autant plus importante que l'actionnaire majoritaire est jugé laxiste en terme d'ambition et de contrôle de l'équipe dirigeante. Cet avantage pour les majoritaires se transforme en inconvénient pour les minoritaires qui voient leurs droits dilués et les cours plonger dès que le marché a un doute sur l'équipe dirigeante.

Les droits de vote double étant rarement cessibles, donc négociables, leur valeur marchande est nulle. Pourtant, nous pouvons constater des situations où le droit de vote a une valeur marchande apparente fort importante : c'est le cas avec les ADP (Actions à Dividende Prioritaire). Un ADP est une action, souvent émise au même prix que l'action ordinaire, qui n'a pas de droit de vote lié mais qui reçoit en contrepartie un dividende assuré ou majoré par rapport à l'action ordinaire.

L'exemple le plus typique est celui de Legrand. L'action ordinaire et l'ADP sont toutes les deux cotées au Règlement Mensuel et sont présentes à une ligne d'intervalle dans la cote des journaux. Bien que représentatives du capital de la même entreprise, elles ont des vies boursières assez distinctes. Il n'est pas rare que l'action monte de plus de 3% quand l'ADP chute de plus de 2% au cours d'une même séance. Bien que bénéficiant d'un dividende majoré de 60% par rapport à l'action, l'ADP se négocie actuellement avec une décote de 42%. Le rendement de l'ADP est ainsi 2,73 fois celui de l'action ordinaire.

Il faut ajouter que des actions Legrand bénéficient du droit de vote double : le droit de vote simple des actions négociées est donc partiellement dilué et les familles fondatrices majoritaires dans les décisions. Par contre, l'action ordinaire fait partie du CAC 40, ce qui est susceptible de lui apporter un surcroît de valorisation de l'ordre de 10%.

Une singularité boursière qui n'est jamais corrigée par les marchés doit être considérée comme contribuant à la règle d'évaluation des marchés et être prise en compte dans d'éventuelles analogies. Dans le cas de Legrand, le droit de vote vaudrait autant que l'ADP, soit la moitié de la valeur de l'action ordinaire.

Un enjeu beaucoup plus important de ces droits de vote doubles est celui des actionnaires salariés. Ces droits de vote sont cruciaux dans un certain nombre de situations régulières ou exceptionnelles de l'entreprise : de la cooptation-élection des administrateurs jusqu'aux fusions acquisitions comme cible ou prédateur, en passant par les stratégies plus ou moins créatrices de valeur globale pour ces salariés ayant investi leur épargne à long terme dans l'entreprise.

Quand il existe, le droit de vote double peut être facilement ignoré par les porteurs minoritaires, sauf quand ceux-ci sont également salariés de l'entreprise et susceptibles d'être collectivement représentés par des associations indépendantes et démocratiques.

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