Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

          
Pour une nouvelle représentation des salariés

L'affaire Michelin aura contribué à révéler ce que chacun savait déjà : les actionnaires sont les vrais propriétaires de l'entreprise. Enseignements pour les salariés. Cet article a été publié par La Tribune le 28 Septembre 1999.


L'affaire Michelin aura contribué à révéler ce que chacun savait déjà : les actionnaires sont les vrais propriétaires de l'entreprise. Quand ils ne sont pas contents, ils changent la direction. A défaut, ils boudent l'entreprise jusqu'à ce que se présente un nouvel actionnaire prédateur, suffisamment fort et déterminé pour modifier le cours de choses. Et, n'en déplaise aux idéologues de tous bords, si la réglementation et la mobilisation syndicale peuvent retarder les changements, ce n'est que pour les entériner encore plus, à terme.

L'actionnariat salarié arrive à point nommé pour rétablir un véritable dialogue entre les actionnaires et les salariés, une partie de ces derniers se retrouvant tout naturellement avec les plus actifs des premiers. Profitons de l'engouement pour cette troisième voie entre la socialisation des moyens de production et le capitalisme pur et dur qui crée un fossé entre capital et travail. Plébiscité par une majorité de nos intellectuels, mais aussi de nos décideurs et des personnes de terrain quand on leur présente des offres intéressantes, l'actionnariat salarié est l'occasion d'une grande réconciliation entre différentes composantes de l'entreprise qui s'ignoraient, se méprisaient, voire se combattaient. Il est un facteur de loyauté des uns envers les autres. Il est une première solution à la constitution de retraite par capitalisation.

Mon propos ici est de montrer que les actionnaires salariés doivent impérativement s'organiser pour obtenir et exercer tous les droits qui sont les leurs, à défaut de quoi l'offre qui leur est faite risque de ressembler à une coquille vide. Leur action concerne le législateur, la direction des entreprises, les media et les autres catégories d'actionnaires, mais surtout eux-mêmes à mesure qu'ils prennent conscience de leur existence spécifique.

Les actionnaires salariés peuvent d'abord de regrouper en Association d'Entreprise à la fois représentative et indépendante. Transposé sur le plan de la représentation des salariés, on y verra tous les avantages que vantaient les syndicats japonais : ceux-ci étant "maison" ne laissaient pas l'idéologie ou les questions de principes l'emporter sur le bon sens et l'intérêt à long terme de l'entreprise, seul susceptible d'améliorer le sort de son personnel. La revendication prend des formes moins destructrices de valeur que les grèves, les occupations d'usine ou les manifestations.

Ces associations doivent exiger et obtenir tous les droits attachés aux autres catégories d'actionnaires :  
Existe-t-il des réunions d'information des analystes financiers ? Les représentants des actionnaires salariés de l'entreprise devront à tout le moins y être conviés, voire obtenir une présentation dédiée, de même qualité informationnelle et pratiquement simultanée.   
Existe-t-il des droits de vote doubles ? Les actions des actionnaires salariés devront en bénéficier dès le moment où les conditions sont remplies, voire par anticipation quand ces actions sont bloquées pendant une longue période comme c'est généralement le cas.

Plutôt que de disposer d'un administrateur représentant les actionnaires salariés, il me semble préférable que l'Association qui les représente exerce son influence sur l'ensemble des administrateurs. Ayant contribué à leur élection, l'Association doit exiger de chacun d'eux qu'il prenne en compte l'intérêt de cette catégorie particulière d'actionnaires : valorisation du titre de l'entreprise dans le respect des intérêts bien compris de son personnel.

Concrètement, cette communication entre le Conseil d'Administration et l'Association des Actionnaires Salariés peut être l'objet d'un échange :   
Les Actionnaires Salariés font remonter au Conseil les pratiques susceptibles d'amélioration.   
Les Administrateurs s'engagent à privilégier les stratégies et politiques qui préservent également l'intérêt des salariés.

Ces pratiques n'empêcheront pas les restructurations quand elles s'imposent. Mais le pari fait ici est que ces restructurations s'imposeront moins souvent, donneront le jour à des solutions alternatives, mêmes partielles, et auront comme contrepartie une forte valorisation des actions détenues par le personnel.

De nouvelles règles du jeu restent à imaginer, à concrétiser, à pratiquer et à améliorer. Mais les besoins et les enjeux en la matière sont tellement importants que nous espérons assister à une véritable révolution des pratiques et des mentalités. Le mot-clé de cette révolution est transparence. Les entreprises qui auront réussi à l'imposer et à en convaincre les marchés financiers seront assez fortes pour racheter celles qui auront échoué dans cet exercice. Le rôle des Associations représentant les Actionnaires Salariés est primordial dans cette quête de transparence.

Tout salarié actionnaire de son entreprise peut espérer se trouver à la tête d'un patrimoine significatif à l'heure de sa retraite. Entre ceux qui auront fait le choix de pratiques actives et ceux qui auront laissé faire, l'écart pourrait bien être de un à cinq en fin de carrière. Et surtout, pour paraphraser un élu spécialisé dans les questions financières, les actionnaires salariés ne seront plus considérés somme une sous-catégorie d'actionnaires, mais comme une sur-catégorie, partenaires privilégiés de l'entreprise.

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