Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

             
De la Représentation Indépendante des Actionnaires Salariés

La mise en place d'un actionnariat salarié peut être optimisée par une représentation forte et indépendante de cette nouvelle catégorie de partenaires de l'entreprise. Les raisons sont fortes. Juillet 1999.


La plupart des programmes d’actionnariat salarié se sont fait à des conditions avantageuses pour les employés et cadres des entreprises, c’est-à-dire en-dessous des prix de marché. Est-ce à dire que ce cadeau se suffit à lui-même et que les partenaires sociaux tirent le plus grand profit de cette forme d’intéressement ? Nous ne le pensons pas et souhaitons montrer ici la richesse potentielle pour les partenaires d’une reconnaissance effective et entière des associations d'entreprises d'actionnaires salariés, dès le moment où celles-ci sont (1) réellement représentatives et (2) indépendantes des autres pouvoirs (direction, syndicats, politique).

Considérons d’abord le point de vue des actionnaires salariés eux-mêmes. Ils peuvent penser qu’une bonne information régulière sur l’évolution financière de l’entreprise et le cours du titre suffit à les rassurer quant à leur choix d’investissement. La réalité est tout autre. En voici quelques exemples.

Confrontés à un nouvel investissement, les salariés sont-ils bien en mesure d’évaluer la valeur de marché des conditions qui leur sont imposées ? Dans nombre de circonstances, ils n’auront pas tous les droits des autres actionnaires, comme celui de vendre leurs titres à tout moment ou le droit de vote. Le marché sanctionne, parfois durement, l’absence de liquidité d’un titre ou l’absence du droit de vote. Ces deux caractéristiques se retrouvent dans les actions à dividende prioritaires dont le cours, ramené à égalité de traitement financier, est souvent inférieur de moitié à celui des actions ordinaires.

Par la suite, de nombreux problèmes financiers, juridiques et fiscaux apparaîtront pour les détenteurs de ces titres. L’actionnariat salarié est encore récent en France et la jurisprudence en pleine évolution. Confrontés individuellement à ces problèmes, les salariés actionnaires sont démunis. Dans les conflits d’interprétation avec la direction, celle-ci choisit presque systématiquement l’interprétation qui lui est la plus favorable et laisse l’individu isolé à sa rancœur.

Les salariés peuvent, au-delà des plans qui leur sont offerts, choisir d’investir dans leur entreprise à titre personnel. Mais leur information, y compris sur leur entreprise, est-elle aussi affûtée que celle des gestionnaires institutionnels ? Ceux-ci, ou les analystes qui les conseillent, sont fréquemment reçus par la direction pour poser toutes leurs questions et faire connaître leurs desiderata en matière de stratégie, de gestion, de communication financière et de gouvernement d’entreprise.

Enfin, les salariés actionnaires sont des partenaires tout à fait spéciaux de l’entreprise. Armés de la double casquette du salarié et de l’actionnaire, ils sont sur les deux terrains de l’opérationnel et de la gestion de l’épargne. Ils sont mieux à même que tout autre partenaire de l’entreprise de juger du bien fondé d’un certain nombre de décisions à caractère conflictuel et peuvent imposer des choix " sublimés " qui respectent les premiers en enrichissant les seconds. Il arrive que les actionnaires applaudissent bruyamment aux restructurations et recentrages d’entreprises, mais les actionnaires salariés seront plus enclins à exiger des redéploiements et des stratégies de croissance durable et profitable.

On le voit par ces quelques exemples, c’est l’intérêt de chaque actionnaire salarié de pouvoir bénéficier d’un certain nombre de services d’information et de représentation, qui ne peuvent lui être apportés que par une structure associative forte, représentative et indépendante.

On a pu voir quelques cas où entreprises et actionnaires salariés ont des intérêts divergents. Cette divergence n’est qu’apparente et à court terme. A long terme, les actionnaires salariés souhaitent la bonne santé de leur entreprise et celle-ci souhaite enrichir ses salariés comme ses actionnaires. La confrontation de leurs points de vue ne peut donc qu’être profitable à la collectivité.

Examinons maintenant l’intérêt propre de l’entreprise vis-à-vis d’une représentation indépendante et forte de ses actionnaires salariés.

Tous les services qui rassurent et confortent les actionnaires salariés sont, a priori, bons pour l’entreprise. La capacité à dialoguer dans une atmosphère de respect mutuel est une force des organisations modernes. Ainsi, même quand les actionnaires salariés sont représentés pour faire valoir un point de vue particulier, cette représentation renforce l’entreprise sur le long terme.

Ce sera notamment le cas quand l’entreprise sollicitera ses salariés pour des efforts particuliers. Les salariés étant également actionnaires comprennent mieux la nécessité et le sens de ses efforts. Et ils peuvent également en tirer un certain profit. C’est au sein de leur association que peut être débattu le meilleur compromis. La direction peut et doit enrichir ses projets de la créativité naturellement consensuelle d’une telle représentation.

Les actionnaires salariés sont également susceptibles de rétablir l’équilibre dans les relations entre la direction et les autres catégories d’actionnaires. Propriétaires de l’entreprise pour une longue période, les actionnaires salariés peuvent constituer un puissant contrepoids aux spéculateurs qui ne cherchent la création de valeur que dans les fusions-absorbtions ou dans les programmes de rachat d’actions.

Inversement, les actionnaires traditionnels sont souvent démunis pour exercer un contrôle réel sur la gestion de l’entreprise. Les administrateurs, dont l’élection est soumise à l’assemblée générale par la direction de l’entreprise ou par une cooptation du conseil, manquent de motivation et de moyens pour remplir complètement leur mission de contrôle. Il se trouve que les salariés sont témoins de nombreuses pratiques qui ne les gênent pas forcément, sauf quand ils deviennent également actionnaires de l’entreprise. La remontée de ces témoignages au conseil d’administration doit être susceptible de rassurer les autres investisseurs quant à la qualité de la gestion sur le terrain.

Les bénéfices de cette politique se situeraient notamment au niveau de l’évaluation des risques : nombre d’institutions financières admettent aujourd’hui qu’elles auraient eu intérêt à favoriser une remontée non hiérarchique des alertes sur des engagements présentant des caractéristiques nouvelles de contrepartie, de taille ou d’application.

Ainsi, nous proposons que les entreprises favorisent en leur sein l’existence d’associations d’actionnaires salariés, les aident à se développer en toute indépendance, qu’elles les reconnaissent comme des partenaires objectifs et responsables, et qu’enfin elles admettent ces associations au cœur des réseaux d’informations, en les informant au mieux et en demandant en retour des informations et des avis en provenance du terrain.

Grâce à leur double statut, les actionnaires salariés peuvent contribuer positivement à la sublimation des conflits dans l’entreprise et à une meilleure visibilité actionnariale. A la condition d’être réunis en associations fortes et indépendantes, ils sont donc un puissant moteur de création de valeur dans l’entreprise.

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