Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

                
Du bon usage de l'actionnariat salarié

L'actionnariat salarié répond à de nombreux besoins des divers partenaires entreprises, salariés et l'Etat. Mais les entreprises devraient fortement encourager sa représentation indépendante. Cet article a été publié comme libre opinion dans Les Echos du 01-09-99.


Peu désireuse de choisir entre capitalisme et socialisme, la France est naturellement séduite par toute troisième voie qui lui paraîtrait viable entre les deux. Et l’actionnariat salarié présente toutes les caractéristiques d’une telle viabilité.

Constatons d’abord les éloges : d’un côté, on vante la nouvelle motivation des salariés, une renaissance de leur intérêt pour l’entreprise, une pédagogie active de la création de valeur et de la mécanique financière, une alternative à l’augmentation des rémunérations fixes et aveugles ; de l’autre côté, on loue la redistribution des richesses créées, le nouvel outil pour se faire entendre du patronat, des administrateurs et même des autres catégories d’actionnaires et une vision mieux équilibrée des enjeux de l’entreprise ; enfin, l’Etat favorise, par quelques cadeaux fiscaux et sociaux, une épargne à long terme utilement investie dans les entreprises et la contribution à la paix sociale.

L’actionnariat salarié a facilité bien des privatisations. Gageons qu’il devienne à son tour un objectif clairement exprimé pour privatiser les dernières citadelles publiques de l’économie marchande. Une fois le personnel suffisamment intéressé à leur rentabilité, il pourrait bien cesser de prendre les usagers en otage chaque fois que plane une menace sur ses avantages acquis.

Heureusement, l’actionnariat salarié a aussi ses contradicteurs. Du côté des patrons qui n’envisagent pas de partager le pouvoir et des syndicats qui doivent entretenir la mobilisation revendicatrice de leur base. Un salarié qui commence à penser comme un actionnaire n’est plus tout à fait un salarié, ce qui chagrine le syndicat. Et s’il commence à agir comme un actionnaire, il risque d’indisposer le patron.

A ce stade du développement de ce système dans notre pays, j’identifie trois besoins importants et urgents.

Le premier est de codifier, par des définitions fiscales et sociales, les accès que les entreprises et l’Etat souhaitent donner à la détention d’actions de leur entreprise par les salariés. Quelques schémas simples et clairs, donnant droit à des abondements bien définis tant par l’entreprise (décote, financement, durée minimale de détention) que par l’Etat (traitement particulier des cadeaux faits par l’entreprise). Une telle standardisation permettrait de banaliser l’ouverture privilégiée du capital aux salariés, par exemple chaque année, plutôt que d’en faire un évènement exceptionnel au moment des offres publiques de vente. Elle éviterait également les malentendus qui ne manquent pas de surgir entre les partenaires sociaux dans un environnement trop complexe et diversifié. On n’a pas fini de parler du traitement juridique, fiscal et social des actions détenues par le personnel d’Air France.

Le second besoin concerne les droits des actionnaires salariés. Certes, on comprend qu’ils ne puissent amortir instantanément la décote qui leur a été accordée et qu’il leur soit ainsi imposée une période minimum de détention. Il est par contre essentiel que les salariés conservent l’intégralité de leurs autres droits, dont le droit de vote et le droit d’apporter leurs actions en cas d’OPE ou d’OPA.

Troisièmement, et surtout, les entreprises devraient réaliser le formidable gisement qui existe dans la représentation indépendante des actionnaires salariés. Toute association qui est à la fois représentative de cette catégorie de personnel et qui s’engage à rester indépendante à la fois du management et des syndicats traditionnels, mérite d’être encouragée moralement et concrètement.

D’abord au titre du respect que l’entreprise doit à ses partenaires, quels qu’ils soient. Ensuite parce que ces associations, fortes et portant un regard patrimonial sur l’entreprise, seront un pont efficace entre une direction qui cherche à imposer des idées parfois venues de loin et des syndicats quelque peu crispés sur des schémas passés. Enfin parce que les associations d’actionnaires salariés doivent également devenir un interlocuteur majeur des administrateurs à partir du moment où ceux-ci cherchent sérieusement les moyens d’exercer leur indispensable contrôle sur le management.

Alors pourra-t-on envisager un contre-pouvoir à l'influence croissante et souvent dénoncée des gestionnaires de fonds de retraite.

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