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Libérez les
motoristes
Cette thèse sur la répartition
des tâches dans le secteur automobile a été publiée dans Les Echos le
10 Octobre 1996. Elle correspond à une évolution majeure et audacieuse
du secteur automobile et nous en anticipons la future réalisation.
A force d'observer les marchés
internationaux, industriels ou financiers, l'idée s'est imposée à EGIS,
progressivement mais fortement :
D'ici quelques années une bonne moitié
des constructeurs automobile n'intégreront plus de division moteurs. Ils
achèteront leurs moteurs et leurs transmissions à des motoristes indépendants,
d'ailleurs issus de la fusion de leurs anciennes divisions.
Le scénario idéal d'EGIS met en scène
cinq grands constructeurs. Après les inévitables travaux d'approche, ils
décident de coordonner la séparation de leurs divisions moteurs
respectives et de les fusionner pour construire deux motoristes indépendants.
Ces derniers sont rapidement cotés sur les grandes places mondiales,
leurs anciennes sociétés mères s'étant engagées à en abandonner le
contrôle. Un processus de dé-structuration et re-structuration après
lequel cinq intégrateurs de voitures se fournissent auprès de deux
motoristes indépendants et multi-nationaux.
L'idée en soi n'est pas nouvelle.
Presque toutes les activités mécaniques font appel à des motoristes indépendants.
Ainsi, en aviation, chaque type de moteur est proposé par deux ou trois
motoristes spécialisés : General Electric et Rolls-Royce dans les réacteurs,
Allison et Turbomeca dans les turbines, Lycoming et Continental dans les
moteurs à piston. Les mêmes observations s'appliquent aux moteurs marins
et de tondeuses à gazons. Dans l'automobile, les constructeurs de F1 ont
leurs motoristes attitrés et on note de nombreux échanges et coopérations
entre les constructeurs. L'originalité de la thèse d'EGIS est que, à ce
jour, aucun grand constructeur automobile n'a fait le premier pas pour
rompre tout lien de dépendance avec son motoriste maison avec l'intention
ferme de se fournir auprès des meilleurs.
Plusieurs facteurs sous-tendent cette thèse
:
La motivation est aujourd'hui médiocre
pour se surpasser dans la conception des moteurs. Pas de marque de moteur,
pas de communication ciblée, pas de complicité avec le client final qui
manque ici d'un choix important. Pas de vraie reconnaissance du moteur par
le client moyen. Allez au Mondial, si vous y voyez de beaux moteurs,
ceux-ci restent indifférenciés, presque sans personnalité ou sans
qualité principale mise en avant. Quant à leurs noms, de vulgaires codes
alpha-numériques sans aucune connotation.
Maintenant, observez une exception : vous
avez été sensibilisé aux qualités d'un moteur "tdi" dont la
sobriété vous permettrait, par exemple, de rouler toute une nuit sans réveiller
vos enfants confortablement endormis à l'arrière ou de ne faire vos
pleins que dans les stations services de votre choix. Malheureusement le
"tdi" n'est pas disponible pour la nouvelle Megane Scenic de vos
rêves. L'acheteur est frustré et tenté d'aller chercher ailleurs le
compromis rêvé.
Mais surtout, pas de réel enjeu.
Imaginez que vous soyez un génial concepteur mécanique au sein d'un
grand constructeur. On vous dit que si vous concevez un bon moteur, il
s'en vendra 300.000 par an ... et si vous en concevez un exceptionnel, il
s'en vendra 400.000. Et que, par ailleurs, ces séries ne permettent pas
de multiplier les efforts de développement. Alors que sur un marché
"libéré", les bons moteurs devront laisser la place, presque
totalement, aux excellents. Et les lourds investissements seront amortis
sur des séries plus importantes.
La mondialisation impose de nouvelles règles.
Désormais, les entreprises ne peuvent conserver que ces activités où
elles excellent. Les groupes diversifiés (industrie, transport,
distribution, finances), maintenant placés en extrême concurrence sur
chacun de leurs métiers, doivent nettoyer leur portefeuille. Les patrons
ne sont pas d'accord ? Les marchés, financiers et consommateurs, se
chargeront de les convaincre.
Les consommateurs, précisément, doivent
aujourd'hui choisir entre "Les voitures à vivre" et "Le
plaisir de conduire". Le pionnier qui aura l'audace d'aller prendre
le meilleur de chaque offre — habitacle et moteur — pour en faire
profiter le consommateur prendra forcément des parts de marché à ceux
qui pensent tout faire mieux que les autres. Si les constructeurs avaient
refusé de s'ouvrir plus largement aux équipementiers, la plupart d'entre
eux devraient se contenter d'une offre rabougrie de ces éléments de la sécurité
et du confort que l'on appelle ABS, airbag, condamnation centralisée,
climatisation, etc. Chaque constructeur proposerait le sien mais aucun ne
les proposerait tous.
Les investisseurs sont devenus exigeants.
De nombreuses et récentes opérations financières ont montré l'intérêt
de "coller" à une optimisation organisationnelle : le ciblage
des métiers de l'entreprise, la nécessité d'être leader dans chacun
d'eux, le désendettement, la gestion des risques sont autant de thèmes
sous-jacents à ces opérations et qui s'appliquent à la thèse d'EGIS.
L'intégrateur qui aura franchi le pas de la déstructuration pour avoir
un choix de fournisseurs aura mieux ciblé ses métiers, accru ses moyens
pour les dominer, reçu d'importantes liquidités pour son désinvestissement
et limité ses risques en les simplifiant.
Le scénario d'EGIS suppose de surmonter
quelques obstacles :
• Trouver les partenaires
internationaux avec lesquels construire une complémentarité de moyens
et d'intérêts. Dans notre exemple, il en faut au moins 5, répartis
sur 3 continents.
• Se mettre d'accord sur les
objectifs et les moyens d'y parvenir. Se donner des règles strictes de
décision et d'implémentation.
• Valoriser les actifs actuels et
potentiels de chaque division moteur-transmission apportée par les
constructeurs.
• Définir les étapes de
standardisation des éléments moteurs-véhicules.
• Structurer les intégrateurs,
maintenant privés de leur fournisseur interne (captif) et constituer
les nouvelles entités de motoristes indépendants.
Ces obstacles ne sont certainement pas à
sous-estimer. Nous pensons néanmoins que, malgré la tâche à accomplir,
les marchés financiers comprendront tout l'intérêt de ces opérations
et accepteront de valoriser les entreprises ainsi restructurées par une
solide plus-value, justifiée par de meilleurs fondamentaux.
Les constructeurs européens sont
aujourd'hui plus fragiles que leurs concurrents américains et asiatiques
: collés sur des marchés stagnants, avec des coûts de main d'œuvre
excessifs, ils sont également plus divisés. Leurs mariages sont rendus
difficiles par de nombreux facteurs culturels, stratégiques et réglementaires.
A l'inverse, la libération d'une offre de moteurs, concurrentielle et indépendante,
peut redonner un souffle aux constructeurs qui y participeront. Cette libération
ne se fera sans doute pas sans partenaires extérieurs à l'Europe. Mais
elle est susceptible de garantir, pendant de nombreuses années, l'indépendance
des intégrateurs qui en auront les premiers pris l'initiative.
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