Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

                
Japon : anatomie d’une économie implosive

Cet article est paru dans Les Echos du 9 Août 1995 et se voulait annonciateur de risques forts d’implosion de l’économie japonaise. Depuis, la crise asiatique a confirmé ce risque et les fragilités profondes du système économique et social japonais. A relire pour se donner un éclairage sur les problèmes actuels du Japon et ses raisons structurelles.


Observateur du Japon depuis 1972*, j'ai souvent eu l'occasion de confirmer la vigueur et la stabilité de son économie. Pourtant, l'évolution d'une série de facteurs allant tous dans le même sens nous suggère que l'économie japonaise est peut-être à la veille d'une implosion sans précédent depuis 1929.

1. Les bulles financières

Pas plus que la France, le Japon n'a réglé son problème immobilier. Les créances douteuses des banques sur cette seule activité sont estimées à quelque 500 milliards de dollars et n'ont été provisionnées que pour un tiers. Les optimistes prévoient que le problème se résoudra de lui-même avec la reprise. Les pessimistes ajoutent à l'estimation ci-dessus les frais de portage, de gestion et de perte de valeur potentielle de ces actifs supposés garantir les créances. Dans ce second scénario, malheureusement trop probable, la provision finale devrait se monter à 800 milliards de dollars.

La bulle des valeurs mobilières, qui a fait perdre aux actions près de 60% de leur valeur depuis le début de 1990, pèse également sur l'ensemble du système financier. La chute des actions a gonflé un en-cours de créances douteuses déjà conséquent. Elle a surtout fortement diminué les fonds propres des banques qui détiennent un important portefeuille de valeurs mobilières. L'Etat s'est livré à des achats massifs d'actions — on cite le chiffre de 200 milliards de dollars — à travers les fonds d'épargne qu'il contrôle. Malgré ces interventions musclées, de nombreux spécialistes estiment que la bourse japonaise devrait continuer à chuter, les fondamentaux des entreprises japonaises ne justifiant plus les multiples de capitalisation qui sont encore les leurs aujourd'hui — de l'ordre de 50 à 60 contre 12 à 18 sur les marchés occidentaux.

Premier créancier du monde, le Japon a régulièrement financé le déficit commercial de ses partenaires en achetant leurs dettes, le plus souvent libellées dans leurs devises nationales. Les gestionnaires de fonds qui ont conduit ces opérations constatent maintenant l'effet du risque devises dans les portefeuilles de leurs clients qui se retrouvent avec moins de yens qu'ils n'y ont placé. La bulle devises est la troisième bulle financière du Japon.

La quatrième bulle pourrait être la bulle des taux. L'épargne japonaise, justement suspicieuse à l'égard de l'immobilier, des actions et des devises étrangères, ne trouve plus où se placer. Les banques ne servent d'ailleurs qu'un intérêt négligeable. Mais, contrairement aux Etats-Unis, où les banques ont pendant plusieurs années bénéficié d'un important écart entre les taux encaissés et les taux versés, les banques japonaises n'ont pas les moyens de payer des taux élevés aux entreprises. Sur les trois dernières années, la rentabilité des entreprises sur leurs fonds propres a été de 2,7% au Japon contre 18% aux Etats-Unis.

2. Les bulles sociales

Dans un pays qui a vu sa monnaie quadrupler par rapport au dollar en 20 ans, la pression à la productivité est impressionnante. Tant que les partenaires du Japon avaient des politiques économiques et des pratiques managériales pour le moins imparfaites, l'appréciation du yen se justifiait. C'est beaucoup moins le cas aujourd'hui. Le Japon devra accepter la hausse de sa devise jusqu'au moment où il aura mis fin à son trop formidable excédent commercial.

D'ici là, les entreprises continueront de délocaliser massivement, avec les conséquences que l'on imagine sur les cols bleus. Un nombre croissant d'entreprises jouent sur la flexibilité du travail temporaire pour leurs activités courantes et se mettent à afficher une politique de rémunération qui respecte les prix "du marché ... mondial". Pourquoi payer une heure de travail 30 dollars au Japon quand on la paie 30 cents au Vietnam ?

Leurs analyses comparatives les amènent également à se poser des questions sur le nombre de leurs cols blancs. La population des entreprises qui est affectée à des tâches non productives (siège, administration, encadrement intermédiaire) est de l'ordre de 30 à 35% au Japon contre 12% aux Etats-Unis. Les cols blancs japonais qui lisent et entendent ces comparaisons quotidiennement se posent des questions bien pertinentes sur leur avenir.

Pudiquement, les patrons parlent de "redéploiement" de leur personnel. Entre les métiers concurrencés par les pays à bas coût industriels, les sureffectifs organisationnels et les postes pouvant être rationalisés, c'est 20 à 30% des emplois qui sont concernés. La menace qui pèse sur presque tous les salariés n'encourage pas les habitudes dépensières.

3. L'étau des contraintes

Une devise trop forte crée une déflation sur l'ensemble des produits marchands. Cette baisse des prix oblige les entreprises à se restructurer. Face à leur avenir assombri, les salariés japonais épargnent sans investir. La déflation n'incite d'ailleurs pas à la consommation, les ménages ayant conscience que le prix de l'objet convoité sera moins cher demain qu'aujourd'hui. Les comportements attentistes se multiplient.

Les épargnants, qui observent que leur épargne ne génère ni plus-values ni rendement, sont raisonnablement inquiets pour leur retraite et augmentent encore leur effort d'épargne.

Les banques, acculées à des ratios Cooke insuffisants si elles procédaient à un apurement correct de leurs comptes, sont obligées de pratiquer des politiques conservatrices en matière de prêts. Notamment vis-à-vis des nouvelles entreprises que pourraient créer les salariés amenés à quitter les entreprises. Elles ne peuvent ajouter des prêts à haut risque et à marge faible à leur stock déjà élevé de créances douteuses. Et le marché des prêts à la consommation reste désespérément marginal.

4. L'étincelle de la déréglementation

Le modèle japonais est construit sur un ensemble réglementaire bien ordonné et bien compris de la population japonaise. Chacun à sa place fournit la prestation que l'on attend de lui et est assuré d'une rémunération juste et croissante. Les intérêts individuels sont subordonnés à l'intérêt collectif au sein d'une grande politique consensuelle. On parle "du Japon".

Ces valeurs sont remises en cause par plusieurs facteurs : le sentiment de fatigue et d'accomplissement de la génération qui a rebâti le Japon, la satiété de la génération suivante, les collusions entre l'argent et la politique, le vieillissement de la population, le besoin d'une reconnaissance individuelle. On peut ajouter les attaques américaines contre ce qui fait le ciment du monolithe japonais. De plus en plus, on parlera "des Japonais".

Quand on ne les a pas vécus, il est difficile d'imaginer l'ensemble des comportements individuels qui servent l'intérêt général. En ayant l'obligation d'ouvrir ses marchés, le Japon doit déréglementer. Les Japonais n'auront pas d'autres choix que d'appliquer ces comportements qui sont bons pour eux personnellement plutôt que pour leur pays collectivement. Les bases morales et organisationnelles du Japon en seront profondément transformées.

Soudainement mises en concurrence par la déréglementation, de nombreuses entreprises devront diminuer leurs effectifs avec une magnitude susceptible de nous surprendre. L'ensemble du secteur financier risque d'être le plus touché. La baisse de la consommation pourrait être brutale. L'excédent japonais n'en serait que plus important.

Quand il en a le plus besoin, le Japon ne trouve plus de pilote pour gérer sa transformation économique. Le parti au pouvoir depuis 1945 a perdu la confiance du peuple et ne trouve pas son second souffle. Les autres partis sont nombreux et d'opinions trop différentes pour gouverner ensemble. Un nombre croissant de Japonais vont chercher refuge dans les nombreuses sectes qui les y invitent.

En l'absence d'une politique nationale volontaire, quels épargnants souhaiteront financer l'excédent commercial et prendre le risque de voir fondre leur patrimoine placé en devises faibles ? Sans ce financement, le yen n'est-il pas mécaniquement obligé de s'apprécier sans autre limite que l'arrivée d'une importante crise économique au Japon?

5. La crise peut-elle être évitée ?

L'administration japonaise est le garant de la continuité de la politique menée depuis la Guerre. Une inflexion est donc peu probable, sauf peut-être en cas de crise grave. Une telle crise pourrait seule mettre en cause une politique économique qui a fait du Japon le pays le plus riche du monde. A 84 yen pour un dollar, le PNB japonais n'est plus qu'à 10% du PNB américain.

Des économistes préconisent pour le Japon une nouvelle politique économique, vaguement keynesienne : un doigt de déficit budgétaire, deux doigts d'inflation et trois doigts de protection sociale par redistribution, le tout versé dans un récipient préalablement apuré de ses artifices comptables et correctement déréglementé.

L'appuration des artifices comptables permet de remettre les compteurs à zéro. Le spectre d'une forte dévaluation des actifs s'éloigne. L'argent de l'épargne peut alors se réinvestir dans l'économie vraie.

La déréglementation permet aux entreprises de se redéployer en fonction de nouvelles règles du jeu claires et d'objectifs partagés.

La redistribution sociale conforte les ménages inquiets pour leur avenir et leur permet de continuer à consommer en fonction d'un avenir moins incertain.

L'inflation écarte les spéculateurs des positions longues en yens mal rénumérés. Par ailleurs, elle défavorise l'épargne, favorise l'endettement et la consommation.

Le déficit budgétaire serait consacré à la relance de l'économie par les grands travaux, la redistribution sociale et la constitution d'une économie parallèle à but non lucratif, pour apporter un peu de bien être aux plus démunis.

6. Quel avenir pour les devises ?

En l'absence d'une crise grave qui recevrait une réponse appropriée de la part d'un Etat que l'on souhaite fort, que peut-on prévoir pour l'évolution des devises ?

La volatilité des changes sera d'autant plus douloureuse pour les économies que celles-ci sont plus interdépendantes. Selon l'interprétation qui sera faite par les marchés de la prochaine crise commerciale, économique, sociale, politique ou géologique, le yen peut s'envoler avant de reperdre une partie de son gain ou s'effondrer avant de regagner une partie de ses pertes.

Les marchés financiers feront la distinction entre les devises fortes et les devises faibles. Ils prendront la vraie dimension des écarts d'évolutions et appliqueront probablement des écarts de taux de dimension équivalente. Ce qui signifie que les grands emprunteurs devront probablement accepter de s'endetter en devises fortes à des taux faibles ou en devises faibles à des taux élevés. Rien de tout cela n'est bien nouveau, sauf si on accepte de considérer la radicalisation des écarts entre les taux d'intérêts, écarts qui devraient être de l'ordre de 10% entre le franc et le yen et de l'ordre de 11% entre le dollar et le yen si l'on s'en tient aux évolutions moyennes des 20 dernières années !

Les marchés financiers rémunéreraient enfin la vertu à son juste prix.
      

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