Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

   
Koizumi monétisera-t-il la dette publique japonaise ?

Le nouveau premier ministre et la Banque du Japon devront peut-être faire travailler la planche à billets. Nous décrivons ici 4 avantages à un peu d'inflation dans l'actuelle économie japonaise. Avril 2001.


L'histoire économique japonaise contraste singulièrement avec celle des autres pays de l'OCDE. Le Japon s'est relevé de l'état où l'avait laissé sa défaite de 1945 et a continué à progresser plus longtemps que les autres pays, jusqu'à devenir l'égal des Etats-Unis à la fin des années 80. Sa puissance financière, sa maîtrise technologique, son empire commercial, son savoir-faire managérial en faisaient clairement le second pôle mondial auquel il ne manquait que la dimension militaire pour passer premier.

Pourtant les années 90 ont vu la singulière résurrection de l'économie américaine et la chute aux enfers pour beaucoup d'acteurs économiques japonais autrefois enviés : les banques au premier rang, mais aussi les autres institutions financières comme les courtiers et les assurances, les industries lourdes (acier, métaux, chimie) et cycliques (automobile, électricité), le textile et la construction.

Nous avons déjà eu l'occasion d'analyser la crise japonaise dans ces colonnes : La crise financière est la plus visible, avec un montant total de créances risquées compris entre 650 et 1500 milliards de dollars. La démographie vieillissante, les dirigeants politiques désavoués, les pratiques douteuses à de nombreux niveaux de la vie économique ont également contribué à une importante crise morale, laquelle interdit en retour au Japon de se restructurer en profondeur.

Certes, de nombreux efforts ont été entrepris : par la justice pour clarifier et faire respecter les devoirs et obligations de chacun, par de nombreuses entreprises pour s'adapter aux nouvelles contraintes économiques et technologiques, par les individus eux-mêmes qui avaient un temps adopté un comportement de cigale et se remettent à travailler avec l'ardeur des générations précédentes. Le commerce extérieur japonais est toujours excédentaire et le Japon est leader mondial dans des technologies aussi avancées que l'Internet mobile, comptant 82% des pratiquants du monde. Par ailleurs, les étrangers ont été admis à prendre des positions inimaginables il y a encore 10 ans : c'est le cas des Français avec Renault (Nissan), Carrefour et leurs institutions financières (Axa, Société Générale, BNP Paribas).

Après plus de 10 ans de crise, le Japon se retrouve donc avec une gigantesque dette publique et privée, d'une part, et une quasi-absence d'envie de consommation, d'autre part. Beaucoup prient le Japon d'avoir le courage d'engager des réformes profondes, d'imposer des comptes qui reflètent la réalité économique, de restructurer son administration et ses entreprises … et d'en accepter les conséquences en termes de destruction d'emplois et de faillites d'entreprises.

Il est possible mais peu probable que ce scénario prévale. Au Japon, la plupart des décideurs sont cooptés par leurs pairs. Ils sont ainsi mal placés pour faire le ménage autour d'eux et condamner ceux-là mêmes qui les ont placés à leur niveau de responsabilité. C'est quand Nissan a fait ce diagnostic qu'il est allé chercher un actionnaire de référence armé d'un gestionnaire décidé. Mais combien d'entreprises japonaises auront le courage d'en faire autant, sans parler des administrations ?

En 1995 déjà, nous suggérions "deux doigts d'inflation" pour l'économie japonaise. Au fil des années, cette thérapie nous semble de plus en plus appropriée au cas spécifique du Japon. Pour trois raisons principales :

Dans la situation actuelle, les Japonais n'ont pas d'usage pour leur argent. Grâce à la déflation, chaque mois qui passe rend les produits et services moins chers, ce qui incite peu à la consommation. Et les plus gros épargnants du monde n'ont pas non plus l'espoir de faire fructifier leurs yens : la bourse stagne à son niveau d'il y a 14 ans, l'immobilier est plombé par de gigantesques stocks récupérés par les faillites de la bulle des années 87-91 et les taux d'intérêt sont à zéro.

Grâce à un peu d'inflation, les consommateurs potentiels auraient intérêt à satisfaire leurs envies et besoins maintenant plutôt que demain, les prix ayant tendance à monter plutôt qu'à baisser. L'augmentation de consommation attendue serait probablement de quelques pourcent, soit une multiplication radicale des prévisions actuelles de l'ordre de 1% l'an et conformes aux observations des 10 dernières années.

Nous admettons qu'une partie de la population, plus frileuse, ne sera pas touchée par notre argument de prix qui montent à la consommation. Il s'agira plus souvent d'épargnants qui, confrontés à une espérance de vie longue, préféreront mettre leur épargne dans des valeurs susceptibles de s'apprécier avec l'inflation que dans des emprunts à taux fixe peu ou pas rémunérés. Une partie de l'épargne pourrait ainsi de diriger à nouveau vers la bourse ou vers l'immobilier.

Grâce à l'inflation, la dette publique et privée tend à s'effriter de quelques pourcent chaque année, tandis que la contrepartie en valeurs mobilières et immobilières tend à s'apprécier … surtout si les épargnants acceptent de les reprendre en considération. On peut ainsi imaginer qu'un cercle vertueux se construise, où la demande des ménages fait repartir l'économie et l'investissement productif éloigne le spectre d'une faillite en chaîne des acteurs économiques.

La troisième raison concerne l'usage de l'inflation comme outil de restructuration de l'économie. Les décideurs japonais n'ont pas eu le courage de remettre en cause les avantages acquis depuis les années fastes. Même les salaires démesurés des cadres des banques par rapport à leurs performances n'ont pas été revus. A l'opposé, de nombreux employés sont obligés de s'accommoder de rémunérations de misère alors qu'ils sont les vrais moteurs des entreprises qui les emploient.

Quelques points d'inflation peuvent contribuer à rétablir l'équilibre entre ceux dont les rémunérations constituent une ponction insupportable sur les entreprises et ceux qui mériteraient de voir leurs apports mieux pris en compte par leur employeur. Ce qui est vrai au niveau des personnes l'est également au niveau des entreprises et des services, trop de tarifications ne se justifiant encore que pour des raisons historiques.

Il reste le dernier point de la définition de "deux doigts d'inflation". Dans mon esprit, il s'agit de 2 à 4% d'inflation par an. On sait tous que les moyens financiers pour y parvenir, dont la monétisation de la dette (planche à billets), sont ceux qui rendent l'inflation incontrôlable. Mais ce scénario est crédible et peut donc être expliqué longuement aux divers acteurs économiques japonais avant d'être mis en action par le nouveau gouvernement autant que par la Banque du Japon. Avec l'espoir que la démarche psychologique et pédagogique permettra à tout un peuple d'enfin mettre sa richesse dans ce qui fait avancer son économie.

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