Patrick BORD

REFLEXIONS ECONOMIQUES ET PROSPECTIVES

  
Actionnariat salarié : la course au trésor

Dans l'actuel débat qui doit donner lieu à un projet de loi présenté au Parlement au premier trimestre, nous voyons percer nombre de revendications et de surenchères qui ne servent ni l'intérêt général, ni celui des premiers intéressés. Janvier 2000.


L'actionnariat salarié est une réelle avancée et nos grands acteurs économiques et politiques ne s'y trompent pas. Mais attention au syndrome de la course au trésor. Il s'agit du moment où, les équipes croyant arriver au but, chacun pense à accaparer le trésor pour lui tout seul en éliminant ses partenaires.

Dans l'actuel débat qui doit donner lieu à un projet de loi présenté au Parlement au premier trimestre, nous voyons percer nombre de revendications et de surenchères qui ne servent ni l'intérêt général, ni celui des premiers intéressés.

Une première constatation est que l'actionnariat salarié peut être encouragé, mais ne peut être imposé ni aux entreprises ni aux salariés. Les contraintes sont à la vie ce que les natures mortes sont à la nature, les individus n'étant jamais aussi encadrés que quand ils sont morts.

Il est donc inutile de décréter que les entreprises devront réserver x% des augmentations de capital aux salariés. Les administrateurs et les gestionnaires sont assez mûrs pour décider si, dans leur situation précise, une ouverture aux salariés est bénéfique. Il existe de nombreux cas où une augmentation de capital a des justifications différentes, voire opposées, comme un apport en actif ou une recapitalisation au profit d'un majoritaire susceptible de prendre la totalité du capital.

Plus généralement, une contrainte sur les entreprises peut les dissuader de procéder à des augmentations de capital alors même que celles-ci seraient économiquement justifiées. Encourager par la contrainte.. c'est bien souvent décourager.

Puisque l'acte d'achat est un acte libre, il relève du droit des sociétés et non du droit du travail. En conséquence, le législateur pourra s'assurer d'un certain nombre de pratiques saines pour l'ensemble des partenaires de l'entreprise.

Les actionnaires salariés devront pouvoir effectivement exercer l'ensemble des droits qui s'appliquent aux actions. Que la fiscalité encourage telle ou telle pratique comme une période minimum de détention des titres est acceptable, mais que la loi sanctionne une limitation des droits de l'actionnaire, fut-il salarié, l'est beaucoup moins.

Parmi ces droits, trois au moins méritent une réflexion et un débat qui dépassent les anciens credo idéologiques :

Le droit d'association et de représentation par une association d'actionnaires salariés. Autant les syndicats sont irremplaçables pour traiter du droit du travail, autant ils sont suspects quand il s'agit de prendre en compte une vision patrimoniale de l'entreprise. Par contre, ces associations doivent recevoir les moyens d'exister dans un cadre reconnu de représentativité des actionnaires salariés, d'indépendance à l'égard des autres pouvoirs et doté de règles leur assurant un fonctionnement démocratique.

Ces associations pourront notamment exercer collectivement le droit de vote des actionnaires salariés et éventuellement apporter leurs actions lors des OPA ou OPE. Elles pourront s'appuyer sur toutes les actions détenues par leurs membres et non seulement les actions acquises lors d'émissions réservées ou placées dans des fonds de placement d'entreprise. Elles pourront également exercer les droits de vote double chaque fois que ceux-ci s'appliquent.

Enfin, et surtout, leurs représentants seront associés, comme les grands actionnaires le sont déjà, aux décisions amont des entreprises : la cooptation des administrateurs et les stratégies à long terme.

Les dirigeants ont compris qu'ils doivent maximiser la rentabilité des capitaux investis, notamment la marge nette qui est la différence entre la valeur ajoutée dégagée par l'entreprise et la masse salariale. Pour un homme politique, la paresse consiste à tenir les propos lénifiants que les électeurs semblent attendre de lui. Pour un gestionnaire, la paresse consiste à réduire la masse salariale plutôt qu'à maximiser la valeur ajoutée dégagée par ses employés.

Les associations d'actionnaires salariés ont plus intérêt à agir sur la cooptation des administrateurs qui défendent une politique de dégagement de valeur que d'élire un administrateur supposé les représenter... lequel se voit d'ailleurs rapidement informé que chaque administrateur doit représenter l'intégralité des actionnaires.

Alors les salariés constitueront une force actionnariale majeure et disposant d'une influence correspondant à leur engagement financier dans leur entreprise.

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